De Maastricht en Scylla : l’Europe américaine contre la Russie

Par Gabriel Galice*

A l’issue de la Guerre froide, l’Europe a raté un virage de l’histoire en commettant simultanément plusieurs fautes politiques dont elle paye et paiera le prix.

Le Traité de Maastricht, en inscrivant la politique étrangère et de défense, dans une « compatibilité avec l’OTAN », pérennisa la Guerre froide et prit acte de la subordination européenne aux Etats-Unis au lieu de mettre à l’ordre du jour un partenariat solide entre l’Union européenne et la Russie, son allié naturel. Dans son livre, Le grand échiquier, Zbignew Brzezinski – conseiller de plusieurs présidents des Etats-Unis, dont Barak Obama – admet que la question de l’intégration de la Russie dans l’OTAN s’est posée ; un strapontin lui a été finalement consenti. Bill Clinton, dans ses mémoires, reconnait le chantage exercé sur la Russie : l’intégrer dans le club des puissances et à l’OMC pour autant qu’elle se résigne à l’élargissement à l’OTAN de ses anciens satellites. L’abandon de la préférence communautaire immergea l’Union dans le marché mondial. La reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie, impulsée par l’Allemagne reprenant sa domination en Mitteleuropa, conduisit aux guerres des Balkans et explosa la Yougoslavie. L’adoption d’un € calqué sur le DM, n’ayant que l’inflation en vue, sans considération aucune pour l’emploi, détériora la situation sociale et renforça l’Allemagne. Dès le Traité de Rome, la République Fédérale d’Allemagne avait utilisé la République Démocratique Allemande comme atelier de sous-traitance de son industrie, faisant de l’Allemagne communiste un membre clandestin du Marché Commun. Après l’unification, elle élargira le système de produits semi-finis sous-traités à l’Est et montés en Allemagne. Elle complètera le dumping en recrutant des salariés bon marché provenant de l’Europe élargie.

Le pacte de sécurité paneuropéen, présenté en 2008 par le Président Medvedev, fit l’objet de suspicions dédaigneuses alors même que l’OTAN s’élargissait à des pays connus pour leur antirussime (Guy Mettan parle de « russophobie ») atavique. La guerre contre la Serbie, puis, en violation de l’intangibilité des frontières et du droit international, la reconnaissance du Kosovo par la plupart des occidentaux (à commencer par l’Autriche, le vieux suzerain impérial), ont accru la méfiance russe. Le Think-Tank texan Stratfor affiche qu’empêcher une alliance de l’Allemagne avec la Russie est une constante de la politique étasunienne.

L’Union européenne est la double otage de la politique étrangère étasunienne et de la politique économique allemande, ce qui ne va pas sans quelques contradictions. Que les services de renseignement allemands soient des fournisseurs des agences étasuniennes ne devrait pas étonner. A quelques rares exceptions près les dirigeants français n’ont pas su en tirer les conséquences. L’Ambassadeur Francis Gutmann, ancien Secrétaire général du Quai d’Orsay, fait partie de ces exceptions ; dans son remarquable ouvrage : Changer de politique – Une autre politique étrangère pour un monde différent ? (2011), il écrit notamment : « L’attitude des Européens est en outre absurde. Avec les Américains, ils ont manqué une occasion historique de repenser le monde. Pour ce qui concerne plus spécialement l’Europe, ils n’ont pas vu ou voulu voir que se présentait, avec la disparition de l’URSS, la chance d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural, et même au-delà. Face à un avenir indéterminé, plutôt que de chercher à le construire, ils ont préféré se réfugier dans les comportements de la période antérieure».

La grotesque affaire des porte-hélicoptères Mistral (dont le statut quo coûte 1 million par mois d’entretien à la DCN) jette une lumière crue sur la subordination de nos dirigeants. Le boycott par le Président Hollande de la commémoration à Moscou, le 9 mai, de la victoire contre le nazisme est une insulte à l’histoire et aux 14 millions de morts russes, un affront au peuple russe (et non principalement à Vladimir Poutine, comme l’a précisé Vladimir Fédorovski), un outrage à la France libre et à l’Europe digne. L’éligarchie hexagonale met tout au plus quelques bémols dans l’orchestre américano-allemand (le livre de Claude Bourdet, L’Europe truquée (1977) s’avère largement prémonitoire).

*Gabriel Galice, président de l’Institut International de Recherches sur la Paix à Genève (GIPRI), s’exprime ici à titre personnel. Il est l’auteur de Du Peuple-Nation – essai sur le milieu national de peuples d’Europe (2002), Penser la république, la guerre et la paix sur les traces de Jean-Jacques Rousseau (avec Christophe Miqueu, 2012), de la note d’analyse « La crise ukrainienne dans une perspective étasunienne et la question de l’empire », de la note de recherche « Les empires en territoires et réseaux » (2015)

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