Un nouvel épisode de guerre de l’information en Ukraine : de l’importance de la vérification des sources

Alors que la presse française à largement relayé ces derniers mois l’existence d’une « usine à troll » située en banlieue de Saint Pétersbourg qui emploierait des bloggeurs russes chargés de diffuser des informations favorables au gouvernement russe sur internet, l’analyse des « trolls » occidentaux est quant à elle absente des colonnes de nos médias nationaux.

Usine à troll contre réseaux de trolls ?

Si l’existence de « trolls » russes est fort envisageable, ces derniers n’ont cependant pas le monopole de la désinformation. L’occident se basant plus sur la parole d’« influenceurs » ayant recours à des méthodes différentes. Un article[1] posté le 25 août 2015 par le chercheur Paul Roderick Gregory sur la version en ligne du journal Forbes nous rappelle ainsi à quel point il est important, principalement à l’aube de l’avènement d’une génération de « zappeurs », de remonter les sources d’une information avant de prendre son titre pour argent comptant. Y compris lorsque cette information émane d’un « chercheur » de la Hoover Institution[2] (comptant notamment dans ses rangs l’ancien ambassadeur américain en Russie Michael McFaul ou les anciens secrétaires d’Etat à la Défense Condoleeza Rice et William Perry).

Professeur de recherche au German Institute for Economic Research de Berlin et Président émérite du Conseil Consultatif International de la Kiev School of Economics[3], Paul Gregory est également contributeur très actif du journal ukrainien anglophone Kyiv Post. Ce journal fondé durant les années 1990 par l’américain Jed Sunden (soupçonné d’être l’un des créateurs du mouvement FEMEN) a publié près d’une centaine des articles de Paul Gregory (dont la tonalité dominante est très hostile à la Russie) depuis mars 2014[4] !

Dans sa dernière publication datée du 25 août 2015 et intitulée « Russia Inadvertently Posts Its Casualties In Ukraine: 2,000 Deaths, 3,200 Disabled », Paul Gregory dénonce ainsi l’action de « censeurs russes » qui aurait fait retirer un paragraphe d’un article du site web Delovaya Zhizn (également présenté sous le nom anglophone Business Life), daté de Mars 2015, qui aurait révélé que l’armée russe aurait perdu plus de 2 000 de ses hommes en Ukraine et que 3 200 soldats y aurait été blessés. Capture écran à l’appui, Paul Grégory montre qu’un paragraphe mentionnant ces chiffres initialement publié dans l’article en mars 2015 aurait disparu dudit article depuis.

Cependant, en consultant les images d’archives de la page initiale présentant le paragraphe disparu, on constate que les chiffres ont alors été avancés sans citer aucune source. Il est donc dès lors impossible de savoir d’où vient cette information. De plus, bien que le site internet Delovaya Zhizn déclare exister depuis 2008, son URL (bs-life.ru) aurait été enregistrée en 2011 et le premier article posté en 2012. Aucune indication ne peut confirmer que ce site (dont l’apparence n’a rien de professionnelle et qui ne présente pas même de contact – mail ou téléphone – pour le joindre mais simplement un formulaire en ligne) soit une source fiable, aucun de ses contributeurs n’y est renseigné et il semble inconnu du grand public (à en juger par la réaction de nombreux utilisateurs dans les commentaires de blogs russes).

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Afin de justifier son allégation selon laquelle le paragraphe aurait été retiré par des « censeurs russes », Paul Gregory se réfère à… un article de blog tenu par un certain Paul Goble depuis janvier 2012[5].

Dans son billet de blog, Paul Goble affirme ainsi que le paragraphe disparu a été retiré par des « censeurs du Kremlin », sa source étant… inexistante ici aussi ! Il qualifie par ailleurs le site Delovaya Zhizn de « Newspaper » – soit un journal. Or, ce site internet n’est assurément pas un journal. Il ne semble d’ailleurs disposer d’aucune licence requise en Russie pour exercer des activités de journalisme, et nul ne sait si les personnes qui sont derrière ce site sont ou non des journalistes. Toutefois, le qualifier de journal renforce évidemment la crédibilité de sa source.

Paul Goble est un ancien Conseiller spécial du Secrétariat d’Etat américain James Baker sur les problématiques des nationalités soviétiques et les affaires baltiques[6]au début des années 1990. Le site internet de l’Institute of World Politics, où il dispenserait un cours sur l’Islam et la géopolitique en Eurasie[7], le présente également comme un ancien analyste de la CIA sur les problématiques de nationalités soviétiques, ainsi que comme chroniqueur de l’agence d’information Euromaidan Press, agence fondée en 2014 et décrétée comme étant l’agence officielle de la dernière révolution ukrainienne. Notons par ailleurs que l’Institute of World Politics déclare intervenir pour former les actuels et futurs professionnels notamment pour les besoins des agences américaines de la défense et du renseignement[8].

Comment Monsieur Goble sait-il donc que le paragraphe a été retiré par des « censeurs du Kremlin » comme il l’affirme? Comment sait-il donc que ces chiffres sont authentiques ? Sur quels éléments s’appuie-t-il afin de considérer que ce site internet, jusqu’alors inconnu, est une source fiable en soit ?

D’ailleurs, le titre de l’article posté sur Forbes par Paul Gregory indique bien que la « La Russie a posté par erreur ses pertes en Ukraine » : Considère-t-il que le site internet Delovaya Zhizn est « La Russie » ? Voilà une bien étrange formulation. On pourrait pourtant croire qu’un chercheur de la Hoover Institution, avant d’adopter une tonalité si affirmative, aurait été plus regardant vis-à-vis de la qualité de ses sources d’information.

Une source invérifiable

Suite à la publication de l’article de Paul Gregory, l’information est devenue « virale » et a été reprise par de « grands médias » anglo-saxons tels que les britanniques The Times[9], The Independant[10] ou encore l’américain NBC News[11] le lendemain.

Le media américain NBC News indique qu’il aurait obtenu un retour d’un certain Anatoli Kravchenko, présenté comme un représentant du site Delovaya Zhizn, qui aurait répondu avoir obtenu ces informations auprès de sources au sein du Ministère de la Défense et auprès des familles de soldats russes. Le site américain Radio Free Europe Radio Liberty indique également avoir obtenu une réponse du même Anatoli Kravchenko qui aurait là aussi indiqué avoir obtenu ses informations de familles de militaires morts au combats et de sources au sein du Ministère de la Défense, sans vouloir toutefois identifier ou définir plus spécifiquement ses sources.

Il a alors également confirmé aux deux journaux que le site Delovaya Zhizn avait retiré le paragraphe suite à la demande de l’organisme des médias russe Roskomnadzor qui lui aurait indiqué, d’après Monsieur Kravchenko, que ce paragraphe violait le décret sur la classification comme secrète des pertes militaires signé par le Président russe Vladimir Poutine le 23 mai 2015.

Quant au journal The Independant, il se contente d’indiquer que Delovaya Zhizn est « un site d’information respecté en Russie ». Sur quelle base le journal britannique dresse-t-il ce constat ? Nul ne le sait…

Si ces affirmations peuvent être suffisantes pour certains afin de considérer cet article comme « crédible », le faible niveau de fiabilité de la source de l’information (personne ne sait qui est Anatoli Kravchenko – ni même s’il s’agit de sa réelle identité – ni qui sont ses informateurs), ainsi que le fait que celle-ci soit « ressortie » par des personnes proches des think tank de Washington et du monde du renseignement américain pousse à considérer cette information avec la plus grande prudence.

Le journal français Les Echos s’est lui aussi fait rouler, avant de revenir sur ses propos, avec un certain courage il faut le reconnaitre. Il a écrit le 27 août un article qualifiant Delovaya Zhizn de « magazine économique sérieux en Russie »[12] avant de rétropédaler[13] et de «  [prendre ses] distances » avec l’article de Paul Gregory publié dans Forbes. Après avoir contacté le site Delovaya Zhizn celui-ci aurait indiqué au journal français avoir été victime de pirates informatiques, et ne pas être l’auteur du paragraphe litigieux (ce qui implique également que les mails envoyés à NBC News aurait été envoyé par les mêmes pirates informatiques). Une information déjà donnée au média russe Russia Today quelques jours plus tôt[14]. D’après cette version, l’article initialement publié en Mars 2015, aurait été modifié par des pirates informatiques dans la nuit du 22 au 23 août 2015 avant d’être immédiatement repris par le journal ukrainien Novyy Region[15], puis par Paul Goble.

Face à la déferlante d’information non (ou mal) sourcées : rester carthésien

En analysant les différences entre les informations transmises à NBC News et à Russia Today, nous comprenons bien qu’au fond, cette histoire est une tempête dans un verre d’eau. Cependant, cette affaire démontre bien, une fois encore, la capacité des médias occidentaux à reprendre des informations non vérifiées (volontairement comme Paul Gregory, ou par naïveté comme The Times ou les Echos dans un premier temps), participant ainsi à la désinformation générale par manque de vérification de leurs sources.

En 2015, avec tous les moyens mis à notre disposition, doit-on, comme le chercheur Paul Gregory, reprendre des informations non vérifiées sur la seule base de la confiance accordée à une personne inconnue et dont les propos sont invérifiables Car sans évacuer la possibilité d’une intervention de certains militaires russe, au moins à l’encadrement de combattants dans le Donbass, 2 000 morts et 3 200 blessés tout de même, ça n’est pas rien ! Si ces chiffres peuvent s’avérer réels par la suite (ce qu’il ne faut pas exclure par principe bien qu’ils semblent énormes), ils mériteraient tout de même un peu plus de vérification et de rigueur – ou au moins de réserve – avant d’être repris, notamment en prenant en compte les sources parfois douteuses de ces informations.

Vous avez-dit guerre de l’information ?

[1] http://www.forbes.com/sites/paulroderickgregory/2015/08/25/kremlin-censors-rush-to-erase-inadvertent-release-of-russian-casualties-in-east-ukraine/

[2] http://www.hoover.org/profiles/paul-r-gregory

[3] http://www.kse.org.ua/en/about/governance/international-advisory-board/

[4] http://www.kyivpost.com/content/author/paul-roderick-gregory/?page=1

[5] http://windowoneurasia2.blogspot.fr/

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Paul_A._Goble

[7] http://www.iwp.edu/faculty/detail/paul-goble-3

[8] http://www.iwp.edu/about/page/mission

[9] http://www.thetimes.co.uk/tto/news/world/europe/article4539058.ece

[10] http://www.independent.co.uk/news/world/europe/the-number-of-russian-troops-killed-or-injured-fighting-in-ukraine-seems-to-have-been-accidentally-published-10472603.html

[11] http://www.nbcnews.com/storyline/ukraine-crisis/russias-classified-ukraine-crisis-death-toll-appears-have-leaked-n416206

[12] https://docs.google.com/document/d/1GelZW4FB-oc7_S6h9K3noTN16ZszFLPQHD2Az8UDR6A/edit#heading=h.3c5w50gjpc4e

[13] http://www.lesechos.fr/monde/europe/021285044922-un-journal-publie-brievement-le-nombre-de-soldats-russes-decedes-en-ukraine-1148274.php

[14] http://francais.rt.com/international/6158-forbes-faux-rapport-sur-morts-soldats-russe-ukraine

[15] http://nr2.com.ua/News/world_and_russia/SMI-V-Rossii-priznali-chto-poteryali-ubitymi-v-Ukraine-2000-voennyh-FOTO-104529.html

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