Tartufferie de Fabius: ce mur que je ne saurais voir

Par R.B.

Située aux marches de l’Union européenne, qu’elle a rejointe en 2004, l’Estonie n’est pas épargnée par la pression migratoire. Les chiffres de Frontex, l’agence de surveillance des frontières européennes, parlent pour eux: au premier trimestre 2015, ce n’est pas moins de 21 franchissements illégaux qui ont été relevés le long de la frontière de ce pays avec la Russie. A ce rythme, plus de 80 personnes se seront clandestinement introduits dans le pays balte à la fin de l’année. Pour enrayer le phénomène, le gouvernement prévoit d’édifier une barrière de 2,5 mètres de haut, sur les 294 kilomètres de la ligne de démarcation terrestre d’avec son grand voisin (les deux tiers restants étant constitués d’eau). Ainsi que le relate BBC News, Toomas Viks, porte-parole du ministre de l’Intérieur, a révélé à l’AFP que « le but de la construction est de doter intégralement la frontière terrestre d’une vidéo-surveillance 24h/24 pour créer les conditions idéales de protection de la frontière et garantir la sécurité de l’Estonie et de l’espace Schengen ». A Tallinn, on assure que les informations collectées permettront en sus de lutter contre la contrebande et le trafic d’êtres humains.

Sur la route des flux d’immigration illégale, la Hongrie fait elle aussi office de porte vers l’UE. Frontex rapporte que 36 988 immigrés illégaux ont franchi la frontière serbo-hongroise au premier trimestre 2015 (+949% par rapport à l’an passé à la même période), et 37 766 au second trimestre (+1176%). Le flux s’étant amplifié au cours de l’été, il est vraisemblable qu’au moins 120 000 personnes seront entrées dans l’espace Schengen par la Hongrie fin 2015. Afin d’y remédier, Budapest a entrepris en juin la construction d’une clôture tout le long de sa frontière serbe (170 kilomètres). Depuis le 14 septembre, trois rangées de barbelés et un grillage de 3,5 m de hauteur séparent donc les deux États. Le pays magyar a depuis érigé une seconde enceinte courant sur les 44 kilomètres de démarcation terrestre d’avec le voisin croate. Membre de l’UE, la Croatie ne fait pas encore partie de l’espace Schengen, pas davantage que la Roumanie limitrophe dont la frontière devrait connaître le même sort. « Le message que nous voulions faire passer (aux migrants) est : « Ne venez pas, cette route ne vous mène pas à destination » » a déclaré à la presse Gyorgy Bakondi, porte-parole du gouvernement. Selon les données en sa possession « les migrants ont compris ce message et les passeurs aussi » (Le Temps).

Les efforts hongrois n’ont cependant pas été du goût de certains représentants d’autres États-membres de Schengen. Invité à s’exprimer sur le sujet au cours duGrand Rendez-vous Europe 1 / iTELE / Le Monde du 30 août dernier, Laurent Fabius s’est dit scandalisé par l’initiative, jugeant les Hongrois « extrêmement sévères ». Selon lui, « l’Europe a des valeurs et on ne respecte pas ces valeurs en posant des grillages » et, alors que Jean-Pierre Elkabbach lui demandait s’il fallait que ce « mur » soit démantelé, il a répondu « bien sûr ». Des propos qui ont valu à l’ambassadeur de France en Hongrie d’être convoqué par le ministère des Affaires étrangères dès le lendemain.

En sécurisant les frontières extérieures de l’espace Schengen qui « ne peuvent en principe être franchies qu’aux points de passages frontaliers et durant les heures d’ouverture fixées », Tallinn comme Budapest appliquent l’article 6 de laConvention d’application de l’accord du même nom, signée le 19 juin 1990. « La nécessité de mettre en place un contrôle uniforme et efficace aux frontières extérieures » était d’ailleurs soulignée par les ministres et secrétaires d’État signataires dans leur déclaration, « compte tenu des risques en matière de sécurité et d’immigration clandestine ».

Il est vrai que ce n’est pas l’actuel ministre des Affaires étrangères qui signa la convention pour la France, qu’une brochure de la Commission européenne affirme que « contrôler efficacement les frontières extérieures ne signifie pas pour autant transformer l’Europe en forteresse », et que ces temps-ci toute tentative de pénétrer dans l’UE par la route des Balkans semble être considérée par les chancelleries d’Europe de l’Ouest comme relevant du droit d’asile. Dans ce contexte, on comprend mieux la réaction du pensionnaire du Quai d’Orsay… auquel a visiblement échappé l’initiative estonienne. En effet, à notre connaissance, Laurent Fabius n’a pas encore eu l’occasion de s’exprimer à son sujet. Gageons que ses conseillers ou de consciencieux journalistes sauront rapidement l’en informer. Il pourra ainsi « avoir une discussion sérieuse et même sévère avec les responsables », les faire renoncer à leur projet et respecter les valeurs de l’Europe. La construction du « mur » estonien devant commencer en 2018 seulement, rien n’est encore perdu.

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