Retour sur le parcours d’Andrey Makarevich, légende du rock russe, opposant à Poutine

makarevich

Il est fort intéressant de se pencher sur la situation des artistes opposés aux Autorités en Russie et en particulier au président Poutine. Les artistes reflètent bien évidemment la diversité de l’opinion russe, y compris par exemple en ce qui concerne la politique à mener à l’égard de Kiev.

Force est de constater que les livres du Prix Nobel 2015, opposante à Poutine, Svetlana Alexeevich,  se trouvent aujourd’hui en tête de gondole dans les librairies de Moscou, et que le dernier film au vitriol d’Andrey Zviaguinstev, Leviathan, est sorti en salle en Russie, et se trouve désormais partout en DVD à Moscou.

Le parcours d’Andrey Makarevich constitue un cas exemplaire et complexe sur lequel il n’est pas inutile de se pencher pour approcher un tableau d’ensemble des relations entre les artistes d’opposition et le pouvoir.

Légende de premier plan du rock russe, Andrey Makarevich, d’origine biélorusse – comme Alexeevich  – est le fondateur dès 1969 du plus ancien groupe de rock russe encore en activité connu, Mashina Vremeni (« la machine à remonter le temps »).

Makarevich est resté proche du pouvoir jusqu’au début des années 2010. Membre du Conseil de la Culture et des Arts auprès du Président, membre du Conseil de Surveillance de la première chaine russe Canal 1, il s’engage publiquement en faveur de Medvedev, en donnant même un concert en sa faveur, lors des présidentielles de 2007.

Le tournant se produit en 2011; Makarevich apporte son soutien à la candidature de Prokhorov aux présidentielles de 2012, et surtout écrit une lettre ouverte retentissante à Poutine le 6 août 2012 dans le journal Moskovskiy Komsomolets, ou il dénonce la forte augmentation (selon lui) du niveau de la corruption durant les dernières années. A la grande surprise de Makarevich, Poutine répond à cette lettre dès le lendemain, sans rejeter d’ailleurs complètement son propos, mais en mettant l’accent sur la co-responsabilité des entrepreneurs dans la situation. Makarevich se déclare alors déçu par la réponse du Président, mais se voit obligé de reconnaitre que la réponse rapide de Poutine montre que le pouvoir conserve une certaine écoute. Apres cet épisode, Makarevich est de tous les combats contre les Autorités russes, soutient les Pussy Riot, Khodorkovsky etc. Il est exclu le 20 septembre 2012 du Conseil de la Culture et les Arts – une exclusion immédiatement liée par les activistes d’opposition  à son engagement politique. Curieusement, il rejette catégoriquement cette interprétation dans une longue interview au journal « Izvestia »: il considère au contraire son exclusion comme le résultat prévisible de son absentéisme.

Les choses se corsent en 2014 lorsqu’il condamne l’action de la Russie en Ukraine suite au renversement de Yanoukovich et le rattachement de la Crimée à la Russie. Le 11 avril 2014, une affiche est posée sur Noviy Arbat  à Moscou par des activistes nationalistes déclarant que Makarevich est membre « d’une cinquième colonne déjà parmi nous ». Le 12 Aout, Makarevich franchit le rubicon pour les nationalistes russes en donnant un concert en Ukraine en soutien aux enfants réfugiés, organisé par le « Fond des Volontaires Ukrainiens », une association humanitaire ukrainienne. Le député de la Douma Evgeniy Fedorov (du parti au pouvoir Russie Unie), connu pour ses sorties nationalistes tous azimuts, appelle à déchoir Makarevich de toutes ses décorations, expliquant que « Makarevich collabore depuis longtemps avec les fascistes ». Des concerts de Makarevich sont annulés à Saint- Petersbourg, Novosibirsk, Samara, Kirov.

La pression contre Makarevich monte encore d’un cran avec une émission de la télévision (publique) NTV désignant  Makarevich parmi les « 13 amis de la junte » (comprendre – le nouveau régime ukrainien), montrant son concert en Ukraine sans référence à son contexte humanitaire. S’en suit un nouvel appel de députés (de l’opposition communiste) à interdire les concerts de Makarevich en Russie et à le déchoir de ses décorations. Le 25 Aout 2014, Makarevich écrit à nouveau une lettre ouverte à Poutine dans le Moskovskiy Komsomoletz, lui demandant de faire cesser le « tapage » salissant son nom dans les media. Poutine n’apporte pas son soutien à Makarovich, mais le fait est que les appels des députés les plus excités ne sont pas suivis d’effet. Un nouvel incident se produit le 25 septembre 2014 lors d’un concert de Jazz Yiddish à la Maison de la Musique de Moscou, une des plus grandes salles de concert de la capitale (Makarevich, de confession orthodoxe, a des origines juives). Des activistes tentent d’empêcher Makarevich de jouer aux cris de « Makarevich traitre à la patrie ». Le concert reprend, les activistes nationalistes sont arrêtés, et le meneur, Oleg Mironov est condamné à 3 ans de prison pour « hooliganisme ». Makarevich reçoit en outre le soutien du Ministère de la Culture russe, qui déclare que « l’effet obtenu par les activistes a été diamétralement opposé a celui recherché : le spectateur s’est rangé de bon coeur du cote des artistes». Makarevich gagne également en première instance un procès en diffamation contre le journaliste nationaliste Alexandre Prokhanov, mais perd en appel  le 28 janvier 2015.

Que retenir de tout cela ? Il est fort intéressant de comparer les fiches Wikipédia en russe et en anglais à propos de Makarevich. Ainsi la fiche en anglais fait silence sur toutes les nuances : la réponse immédiate et plutôt bienveillante de Poutine à Makarevich en 2012; l’interview de Makarevich à Izvestia de 2012, dans laquelle il dément que son exclusion du Conseil de la Culture ait des motivations politiques ; la condamnation des nationalistes qui l’ont attaqué directement, notamment lors du concert de Jazz Yiddish de 2014; le soutien du Ministere de la Culture russe; enfin l’absence de soutien, au Kremlin, aux initiatives, notamment de l’opposition communiste, visant à faire interdire ses concerts en Russie et à le déchoir de ses décorations.

Voici la totalité du passage que la version anglaise de Wikipédia consacre aux relations entre Makarevich et le pouvoir russe:

“Makarevich performed for Ukraine‘s internally displaced people during the war in Donbass in the Ukrainian town Svyatogorsk in August 2014. Deputy of the State Duma Yevgeny Alexeyevich Fyodorov vowed to strip Makarevich of all Russian state honors, describing his performance in Svyatogorsk as « collaborating with the fascists ». Later that month, NTV aired a documentary titled “13 Friends of the Junta” in which Makarevich was described as a « traitor » and supporter of fascists. The Moscow Times reported that footage of his concert « was merged with images of the fighting that he supposedly endorsed. The program never mentions that the concert was for the benefit of Ukraine’s internally displaced children. »

S’il existe des courants nationalistes au sein de la société et du pouvoir russe, en position de mener des campagnes de dénigrement, il est tout aussi intéressant de noter qu’ils ont échoué dans leur entreprise. A ce jour, Makarevich a conservé ses décorations, gagné des procès, et poursuit ses concerts en Russie ou il est soutenu (en tant qu’artiste) par des personnalités de premier plan du monde de la culture comme le Chef d’Orchestre Vladimir Spivakov.

https://ru.wikipedia.org/wiki/%D0%9C%D0%B0%D0%BA%D0%B0%D1%80%D0%B5%D0%B2%D0%B8%D1%87,_%D0%90%D0%BD%D0%B4%D1%80%D0%B5%D0%B9_%D0%92%D0%B0%D0%B4%D0%B8%D0%BC%D0%BE%D0%B2%D0%B8%D1%87

https://en.wikipedia.org/wiki/Andrey_Makarevich

 

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